Le 23 mars 2026, le Conseil d'État a émis son avis sur le projet de décret royal visant à rendre obligatoire le registre horaire numérique en Espagne. La conclusion a été sans appel : "Il n'y a pas lieu d'approuver le décret royal projeté." L'organe consultatif le plus ancien du pays a signalé de graves lacunes dans la mémoire économique, la protection des données des travailleurs, le manque d'adaptation sectorielle et la voie législative elle-même choisie par le ministère du Travail. Cependant, l'avis du Conseil d'État n'est pas contraignant, et la ministre Yolanda Díaz a annoncé qu'elle poursuivrait le projet. Cela laisse 1,35 million d'entreprises et 15,6 millions de travailleurs dans un flou réglementaire qui exige de la préparation, non de la paralysie. Le décret-loi royal 8/2019 (BOE nº 61, 12 mars 2019) impose depuis sept ans l'enregistrement du temps de travail, mais autorise le format papier. Le nouveau décret supprimera cette option : seuls les systèmes numériques, inaltérables, traçables et accessibles à distance par l'Inspection du travail seront valables. Cet article passe en revue en détail la chronologie législative, les exigences techniques à venir, l'impact économique quantifié par le Conseil d'État lui-même, les trois scénarios possibles après l'avis et les actions concrètes que toute entreprise devrait entreprendre dès aujourd'hui.

Chronologie complète : du RDL 8/2019 à l'avis du Conseil d'État

L'obligation d'enregistrer le temps de travail est née avec le décret-loi royal 8/2019 du 8 mars, qui a ajouté le paragraphe 9 à l'article 34 du Statut des travailleurs (BOE-A-2019-3481). Il est entré en vigueur le 12 mai 2019 après une période d'adaptation de deux mois. Son mandat était simple : chaque entreprise doit enregistrer quotidiennement l'horaire concret de début et de fin de journée de chaque travailleur, conserver les registres pendant quatre ans et les tenir à disposition de l'ITSS, des employés et de leurs représentants. Ce que la loi ne faisait pas, c'était imposer un format : papier, Excel ou logiciel étaient également valables. Sept ans plus tard, le gouvernement a décidé de combler cette lacune. Le 30 septembre 2025, le Conseil des ministres a approuvé la procédure d'urgence d'un nouveau décret royal qui exigerait un enregistrement numérique obligatoire. Entre le 10 et le 20 octobre 2025, la phase d'audience et d'information publique du projet a été ouverte, recevant des allégations des patronats (CEOE, CEPYME), des syndicats (UGT, CCOO), des ordres professionnels et des entreprises technologiques du secteur. Parallèlement, le projet d'arrêté ministériel sur les exigences techniques des systèmes d'enregistrement a été publié, dont la consultation publique s'est étendue jusqu'au 21 mars 2026. Le texte du décret royal a été transmis au Conseil d'État, qui a émis son avis le 23 mars 2026 en rejetant son approbation. Il est important de noter que ce rejet est intervenu à peine dix jours après que le Congrès des députés a rejeté, le 10 septembre 2025, l'examen de l'avant-projet de loi sur la réduction du temps de travail à 37,5 heures hebdomadaires, qui incluait des dispositions complémentaires sur l'enregistrement numérique. Le gouvernement s'est retrouvé sans ses deux voies législatives préférées, mais n'en a abandonné aucune.

Ce qu'a exactement déclaré le Conseil d'État

L'avis du 23 mars 2026 a identifié cinq lacunes principales. Premièrement : la mémoire économique du projet est insuffisante. Le Conseil lui-même a calculé que la mise en place de l'enregistrement numérique obligatoire coûterait 867 millions d'euros au tissu économique espagnol, ce qui équivaut à 55,40 euros par an et par travailleur. Le ministère du Travail avait affirmé que les mesures "n'imposeraient pas de charge significative", une évaluation que le Conseil a qualifiée de "peu réaliste". Deuxièmement : le projet ne prend pas en compte les spécificités sectorielles. Un même modèle d'enregistrement numérique ne peut pas s'appliquer de la même manière à un bureau de services financiers, à un restaurant avec des horaires coupés, au personnel ferroviaire avec des horaires irréguliers ou à des gardiens d'immeubles avec une disponibilité permanente. Troisièmement : les garanties de protection des données sont insuffisantes. Le Conseil a averti qu'il "ne suffit pas de dire que les personnes non autorisées n'accéderont pas aux données" et a souligné que l'accès à distance de l'Inspection pose des risques de confidentialité que le texte ne résout pas adéquatement, conformément à ce qui a déjà été indiqué par l'AEPD dans son guide sur les systèmes biométriques de novembre 2023. Quatrièmement : la voie législative choisie est incorrecte. Une obligation d'une telle ampleur devrait être traitée comme une loi ordinaire au Parlement, et non comme un décret royal approuvé directement par le Conseil des ministres. Et cinquièmement : la période d'adaptation de seulement 20 jours à compter de la publication au BOE est manifestement insuffisante pour que 1,35 million d'entreprises déploient des logiciels, forment leurs équipes et adaptent leurs processus. Le ministère de l'Économie, de son côté, avait également émis des rapports défavorables demandant des délais de transition plus longs et des outils de soutien spécifiques pour les PME.

Les huit exigences techniques que le décret imposera

Malgré l'avis négatif, les exigences techniques du projet sont claires car elles ont fait l'objet d'une consultation publique. Le décret modifiera les articles 34.9, 12.4.c et 35.5 du Statut des travailleurs, ainsi que l'article 7.5 de la LISOS. Voici les huit exigences que les systèmes d'enregistrement devront respecter : 1) Numérisation complète : l'enregistrement doit être effectué exclusivement via des systèmes électroniques (app, web, terminal, QR, NFC). Le papier et les feuilles de calcul sont expressément interdits comme méthode permanente de conformité. 2) Enregistrement détaillé à la minute : il ne suffira pas d'indiquer l'entrée et la sortie. Le système devra enregistrer le début de la journée, la fin de la journée, les pauses, les heures supplémentaires effectuées et leur compensation, le tout avec une précision à la minute. 3) Identification individuelle du travailleur : chaque pointage doit être lié à l'identité de l'employé via un code PIN, un QR personnel, un nom d'utilisateur et un mot de passe ou un autre mécanisme non biométrique à haut risque. 4) Immuabilité et traçabilité : les registres ne pourront pas être modifiés sans générer automatiquement un journal d'audit documentant qui a changé quoi, quand et pourquoi. Toute altération sans trace technique constituera une infraction. 5) Accès à distance pour l'ITSS : l'Inspection du travail pourra consulter les registres en temps réel sans se déplacer sur le lieu de travail ni dépendre de la collaboration active de l'entreprise. 6) Accès pour les représentants légaux : les comités d'entreprise et les délégués du personnel auront un accès direct au système selon les termes de l'article 64 du Statut des travailleurs. 7) Conservation minimale de quatre ans : les données devront être conservées avec des mécanismes de récupération rapide, de sauvegarde et de redondance pendant toute la période légale. 8) Exportation dans des formats standard : le système devra générer des exportations dans des formats lisibles et normalisés (le CSV et le XML avec un schéma défini sont envisagés) pour faciliter le traitement automatisé par l'ITSS.

Le régime sanctionnateur : de 751 € à 225 018 € et application par travailleur

Le cadre sanctionnateur actuel, régulé par la loi sur les infractions et sanctions dans l'ordre social (LISOS, décret législatif royal 5/2000), punit déjà le non-respect de l'enregistrement du temps de travail. L'article 7.5 de la LISOS qualifie d'infraction grave la transgression des normes sur l'enregistrement du temps de travail, avec des amendes allant de 751 euros (degré minimum) à 7 500 euros (degré maximum) selon l'article 40.1.b. Lorsque l'Inspection détecte une fraude systématique — heures supplémentaires non déclarées de manière réitérée, par exemple —, l'infraction peut être requalifiée en très grave, avec des amendes allant jusqu'à 225 018 euros conformément à l'article 40.1.c. Ce que le nouveau décret entend ajouter est sans appel : d'une part, élever le plafond des infractions graves jusqu'à 10 000 euros au degré maximum ; d'autre part, et c'est le plus pertinent, l'application sera calculée par travailleur concerné, et non par entreprise. Cela signifie que si l'Inspection détecte que 50 employés n'ont pas d'enregistrement numérique conforme, elle peut imposer 50 sanctions indépendantes. Pour une entreprise moyenne avec 200 travailleurs sans système numérique, l'exposition théorique au degré maximum pourrait atteindre 2 000 000 d'euros. À cela s'ajoutent les réclamations individuelles des travailleurs pour heures supplémentaires non rémunérées et les liquidations de cotisations à la Sécurité sociale pour cotisations non versées. Le plan stratégique de l'ITSS 2025-2027 (résolution du 8 septembre 2025, BOE-A-2025-18078, publiée au BOE du 12 septembre 2025) établit déjà l'utilisation de l'intelligence artificielle pour croiser les registres horaires avec les données de cotisation, l'activité sur les plateformes numériques et les déclarations fiscales, ce qui permet de détecter les incohérences de manière automatisée sans qu'aucun inspecteur ne mette les pieds dans l'entreprise.

Trois scénarios possibles après l'avis négatif

L'avis du Conseil d'État n'est pas contraignant, ce qui ouvre trois scénarios pour les mois à venir. Scénario 1 : approbation avec modifications (le plus probable). Le gouvernement intègre partiellement les observations du Conseil — notamment l'extension de la période d'adaptation et quelques références à la modulation sectorielle —, approuve le décret royal en Conseil des ministres et le publie au BOE entre mai et juillet 2026. C'est la voie que la ministre Díaz a indiquée publiquement. L'entrée en vigueur effective dépendrait de la période d'adaptation révisée, qui pourrait être étendue des 20 jours initiaux à 6-12 mois, situant la conformité obligatoire entre fin 2026 et mi-2027. Scénario 2 : renvoi et traitement parlementaire. Le gouvernement accepte l'objection sur la voie législative et choisit de traiter l'obligation numérique dans le cadre d'une loi ordinaire au Congrès. Cela allongerait considérablement les délais : traitement parlementaire, amendements, vote et publication pourraient repousser le texte à 2027 ou même 2028. Cependant, cela lui donnerait une plus grande solidité juridique et éviterait d'éventuelles contestations devant la Cour constitutionnelle. Scénario 3 : ajournement indéfini. Les tensions au sein de la coalition gouvernementale et le manque de soutien parlementaire — rappelons que la réduction du temps de travail a été rejetée par le Congrès en septembre 2025 — font que le projet reste dans un tiroir, similaire à ce qui s'est passé avec la facture électronique obligatoire (Verifactu), qui a subi de multiples